Rendue publique aujourd'hui au beau milieu des negociations de l'OMC et en pleine remise en cause de la PAC (politique agricole commune), l'expertise de l'Inra (1) et du Cemagref (2) sur les pesticides et les moyens de reduire leur utilisation marque un tournant. Les experts affirment, en effet, que seule une strategie de «ruptures» avec cinquante ans de pratiques d'agriculture intensive pourrait permettre de limiter l'usage des produits phytosanitaires en France. «Nous n'avons pas voulu faire de langue de bois», affirme Philippe Lucas, qui a pilote l'expertise. Il est ecrit noir sur blanc que le systeme agriculture intensive-pesticides qui s'est mis en place dans les annees 1950, est aujourd'hui «verrouille». Autrement dit, les resistances vont etre tres fortes. La difficulte vient du fait que les systemes de culture intensifs, parce qu'ils fragilisent les cultures vis-a-vis des ravageurs (insectes, champignons, virus, etc.), renforcent la dependance vis-a-vis des pesticides, expliquent les experts. La France est le troisieme consommateur mondial et le premier europeen. Le chiffre d'affaires des produits phytosanitaires pour la seule metropole s'est eleve l'an dernier a 1,771 milliard d'euros. Les commerciaux qui vendent ces produits touchent encore des primes au resultat. De nombreux acteurs de la filiere agricole sont a la fois prescripteurs et vendeurs.
La limitation de l'utilisation des herbicides, insecticides et autres fongicides ne repond pas seulement aux aspirations des consommateurs. Elle est aussi imposee par la Commission europeenne et devrait bientot aboutir en France. Un plan interministeriel de reduction des risques lies aux pesticides est en discussion depuis quatre ans, mais se fait toujours attendre, freine par les reticences du ministere de l'Agriculture.

Des donnees inexploitables
Cette expertise commandee par deux ministeres (Agriculture et Ecologie) s'est heurtee d'emblee a une enorme difficulte : les seuls chiffres disponibles sur l'utilisation des pesticides sont nationaux. Produites par l'UIPP (3), qui regroupe 21 firmes, ces donnees sont inutilisables. Comment preconiser des reductions d'utilisation si on ne sait rien des quantites epandues ? L'UIPP commande chaque annee a BVA une enquete statistique sur les pratiques agricoles, couverte par le secret commercial. Ses resultats sont communiques au ministere de l'Agriculture, qui n'a pas voulu les transmettre aux experts. En examinant les donnees du Service central des enquetes et etudes statistiques (Scees) du ministere de l'Agriculture, ils ont eu la surprise de decouvrir qu'elles etaient elles aussi inexploitables.

On est bien loin de ce qui se passe dans certains Etats d'Amerique du Nord ou en Europe ou les agriculteurs doivent declarer les quantites de pesticides qu'ils utilisent et ou un permis de traiter a ete institue.

(1) Institut national de la recherche agronomique.
(2) Etablissement public de recherche pour l'ingenierie de l'agriculture et de l'environnement.
(3) Union des industriels de la protection des plantes.

Le Figaro 15/12/05 Yves Miserey