La marge de progression de l’energie hydraulique est faible car la plupart des grands sites sont deja equipes. Mais serait-il possible de produire de maniere propre la totalite de l’electricite que notre pays consomme ? En theorie oui. Imaginons en effet que nous voulions remplacer l’electricite electronucleaire et thermique par la meme quantite d’electricite issue des energies renouvelables. Cela signifie qu’il nous faudrait produire environ 451 milliards de kWh par an de maniere "propre". Pour simplifier notre calcul, mettons de cote l’energie geothermique et l’energie des mers (courants marins, energie des marees et des vagues) qui possedent de reelles potentialites a terme (que nous avons deja evoquees dans cette lettre) mais qu’il est difficile de mettre en oeuvre rapidement pour des raisons tenant a la lourdeur des investissements et aux incertitudes technologiques qui subsistent.

Si l’on se limite aux technologies disponibles en matiere d’energie eolienne et solaire photovoltaique il faudrait, pour pouvoir produire chaque annee 451 milliards de kWh, installer 45000 eoliennes geantes de 5 MW de puissance chacune (production moyenne annuelle 10 millions de kWh par eolienne) ou deployer 4500 km de panneaux solaires photovoltaiques (production moyenne annuelle 100 millions de kWh par km2 de panneaux). On pourrait aussi envisager de combiner ces deux sources d’energie propre. Dans ce cas, il faudrait installer 22500 eoliennes geantes et 2250 km2 de panneaux solaires, soit une vingtaine de km2 de panneaux solaires et 236 eoliennes par departement.

De tels equipements sont importants mais ne paraissent pas hors de portee d’un pays comme la France, compte tenu de notre superficie et de nos caracteristiques geoclimatiques. Mais en matiere d’energie, rien n’est simple et l’electricite n’est pas une substance qu’on peut stocker et liberer a loisir, quand on a besoin. Elle doit etre produite "a flux tendu" et s’adapter en temps reel a l’evolution de la consommation. Or les energies eoliennes et solaires, si elles presentent le grand avantage d’etre propres et non emettrices de gaz a effet de serre, presentent deux inconvenients intrinseques majeurs : elles sont a la fois intermittentes et non previsibles.

On peut certes evaluer statistiquement la capacite de production moyenne annuelle d’une centrale eolienne ou solaire, en fonction de sa zone d’implantation. C’est ainsi qu’on sait qu’une eolienne geante de 5 MW dans un secteur normalement venteux va produire, en moyenne, 10 millions de kWh (pour un rendement moyen de 23 %). On sait egalement qu’un panneau solaire photovoltaique d’un metre carre produit en moyenne (dans une zone de moyen ensoleillement) 1000 kWh par an. Mais tout le probleme est que la disponibilite journaliere de ces deux sources d’energie est imprevisible et qu’on ne peut commander ni au soleil, ni au vent.

En admettant qu’on installe suffisamment d’eoliennes et de centrales solaires pour produire, en moyenne annuelle, toute electricite actuellement produite par le nucleaire (77 %) et le thermique (10 %), soit environ 451 TWh (451 milliards de kWh), le probleme ne serait pas resolu pour autant car nous ne serions absolument pas en mesure de pouvoir ajuster en temps reel notre production d’electricite aux variations parfois tres brusques de la demande, tant industrielle que domestique. Pour ces raisons fondamentales, il n’est pas facile, c’est le moins que l’on puisse dire, pour un pays developpe comme la France, de produire toute l’electricite dont il a besoin uniquement grace aux energies renouvelables. Mais face a ce defi nous ne devons pas baisser les bras mais faire preuve de pragmatisme, de volontarisme et d’imagination pour parvenir a produire, d’ici une generation, la majeure partie de notre energie de maniere propre.

En admettant que nous parvenions, d’ici 20 ans, a multiplier par 100 la puissance eolienne installee, pour atteindre 60 TWh, ce qui representerait deja un effort considerable, nous pourrions produire, en installant 6000 eoliennes (terrestres mais aussi "offshore", en mer) geantes de 5 MW, environ 11 % de notre consommation electrique totale, soit l’equivalent de la quantite d’electricite que nous produisons actuellement par l’energie thermique qui contribue a aggraver le rechauffement climatique, ce qui constituerait deja un remarquable resultat.

Imaginons que dans le meme temps nous installions 1000 km² de panneaux solaires photovoltaiques (soit 10 km² par departement, cette superficie comprenant non seulement la surface au sol mais egalement la surface equipee sur les toits des maisons et immeubles), nous pourrions produire environ 100 TWh supplementaires d’energie propre, soit 19 % de notre consommation electrique totale. Dans ce scenario energetique tres volontariste, nous pourrions donc, a l’horizon 2025, produire, en comptant aussi l’energie hydroelectrique, environ 45 % de notre electricite a l’aide des energies renouvelables. En faisant, en outre, un gros effort sur l’ensemble de la filiere de la biomasse (dechets, bois), et notamment en developpant les centrales electrique au bois (un quart de notre territoire est constitue de forets), comme au Portugal ou en Suisse, nous pourrions ajouter 5 % de production electrique propre supplementaire (26 TWh). Nous pourrions enfin developper, a l’horizon 2025, les energies issues de la mer, energie maremotrice, energie des vagues et des courants marins de maniere a produire par cette voie au moins 5 % de notre consommation electrique totale.

Finalement, au prix d’un effort public et prive considerable et en combinant de maniere optimale eolien, solaire, hydraulique, biomasse et energies de mers, la France pourrait, a l’horizon 2025, produire, de maniere diversifiee et decentralisee, plus de la moitie de sa consommation electrique totale grace aux energies renouvelables, ce qui, outre la reduction tres positive de la pollution et des gaz a effet de serre responsables du rechauffement climatique, aurait un effet dynamisant sur l’economie et la creation de nombreux emplois nouveaux.

Parallelement a cet effort, un grand programme visant a reduire de moitie, dans le secteur des transports, de l’industrie et du chauffage domestique, notre consommation de produits petroliers, pourrait etre mis en oeuvre. Ce programme agirait d’une part au niveau de l’efficacite energetique et de la maitrise de la consommation grace aux nouvelles technologies et viserait, d’autre part, de maniere beaucoup plus volontariste qu’actuellement et avec des objectifs chiffres, a substituer aux carburants fossiles, des biocarburants de premiere et de seconde generation (ceux issus de la foret qui n’entrent pas en concurrence avec les cultures agricoles) et d’autres sources et formes d’energie renouvelables, electricite et hydrogene notamment. Le but etant, a terme, d’aller vers le "zero petrole", objectif qui deviendra de toute facon incontournable, compte tenu de l’explosion de la demande mondiale (4 milliards de tonnes par an en 2005, 6 milliards de tonnes en 2020 !), de l’epuisement rapide des reserves de petrole "faciles", exploitables a moindre cout et de la hausse previsible inevitable du prix des carburants. Grace a la mise en oeuvre de cette politique energetique ambitieuse mais realiste, car s’appuyant sur des technologies existantes et maitrisees, la France pourrait devenir le premier pays developpe au monde, apres la Suede, a produire de maniere propre, d’ici une generation, plus de la moitie de toute l’energie qu’elle consomme, transports inclus. Je propose de baptiser cet objectif historique "25-50" puisqu’il vise a produire en 2025 au moins 50 % de toute l’energie que nous consommons grace aux energies renouvelables.

Si nous parvenions a atteindre cet objectif, nous aurions accompli un pas de geant et notre pays deviendrait au niveau mondial un modele et une reference en matiere de mutation energetique combinant volontarisme politique, pragmatisme techno-economique et vision a long terme. Il nous appartient a present de relever ce defi et de mettre en oeuvre ce veritable projet de societe. Nous portons une responsabilite historique vis a vis des generations qui nous succederont et nous avons le devoir de leur leguer un monde vivable et un environnement preserve. Faisons en sorte d’etre a la hauteur des enjeux qui nous attendent pour relever ensemble ce defi de civilisation.

Par Rene Tregouët, Senateur honoraire, Fondateur du Groupe de Prospective du Senat http://www.tregouet.org/edito.php3?id_article=436