C'est ce qu'en anglais on appelle la «crise de la pollinisation». Les abeilles domestiques ne sont pas les seules a etre touchees. On compte, en effet, plus de 2 500 especes d'abeilles sauvages en Europe dont beaucoup sont solitaires. Les bourdons, les papillons, les mouches, les moustiques et les coleopteres qui se nourrissent de nectar et participent tres efficacement a la fecondation des plantes en transportant de fleur en fleur les minuscules grains de pollen (la semence male des vegetaux), sont eux aussi menaces.

Utilisation massive d'insecticides

L'enjeu est considerable. La derniere grande evaluation scientifique concluait que pres de 80% des especes de plantes terrestres sont fecondees par les insectes, les autres etant fecondees par le vent (c'est le cas notamment des cereales comme le ble, le riz ou l'orge qui appartiennent a la famille des graminees) ou pouvant s'autofeconder. Selon la FAO (1), sur les 100 plus importantes especes cultivees dans le monde, 71 sont pollinisees par les abeilles (sauvages pour la plupart). Une abeille transporte sur une seule de ses pattes posterieures 500 000 grains de pollen.
Des clignotants s'allument un peu partout. «Au cours de l'hiver dernier, les apiculteurs californiens ont perdu une bonne partie de leurs ruches. Les producteurs d'amandes ont ete contraints d'importer de toute urgence des abeilles de l'est des Etats-Unis pour feconder leurs vergers», raconte Raymond Borneck, president de la Federation internationale des associations apicoles (Apimondia), lors de la Journee abeilles organisee jeudi dernier, a Paris, par la firme Syngenta.
Les causes de la disparition des insectes pollinisateurs sont multiples. Evidemment, l'utilisation massive d'insecticides est a l'origine des problemes que rencontrent actuellement de nombreuses especes. «Prendre les doses subletales (qui n'entrainent pas la mort mais perturbe l'insecte) pour l'abeille domestiquecomme critere d'homologation de ces molecules toxiques n'a pas de sens sur le plan ecologique, assure Bernard Vaissiere, de l'Inra (Avignon). Quand une abeille solitaire ne peut plus nourrir sa descendance, c'est toute sa lignee qui disparait.»
La perte de la biodiversite vegetale joue aussi un role cle car elle prive les insectes de nourritures. Elle peut etre due aussi bien a l'arrachage des haies, au remembrement ou a l'utilisation systematique d'herbicides capables d'eradiquer aujourd'hui toutes les «mauvaises herbes» pourtant indispensables a beaucoup d'insectes. Ces pratiques sont liees a l'agriculture intensive, mais l'urbanisation et le broyage avant floraison des herbes des talus ou des arbustes le long des routes ont eux aussi une incidence indeniable.
En France, la crise de la pollinisation est restee jusqu'alors la preoccupation de quelques rares specialistes. Dans le cadre de leur combat pour obtenir l'interdiction des insecticides Gaucho et Regent, les syndicats apicoles ont focalise leur attention sur ces deux seuls produits et laisse a l'arriere-plan cette problematique. Mais les choses sont en train de bouger. Bernard Vaissiere, l'un des rares chercheurs francais specialistes des insectes pollinisateurs, a ete invite en janvier dernier par l'Unaf, l'un des trois syndicats apicoles francais, a exposer le role majeur de la problematique des pollinisateurs. Une premiere. Et il etait invite jeudi par Syngenta pour faire le meme constat alarmant.

Programmes de jacheres fleuries

Les grandes firmes agronomiques dont les produits et les innovations sont a la base de l'agriculture intensive decouvrent a leur tour la biodiversite. Plusieurs d'entre elles sont en train de monter des programmes de jacheres fleuries en collaboration avec quelques apiculteurs. Il s'agit de savoir si la disparition des fleurs et de nombreuses especes vegetales dans les campagnes francaises ne pourrait pas etre a l'origine des affaiblissements de colonies d'abeilles constates dans notre pays (voir encadre). Partant du principe que nombre d'abeilles n'ont plus de fleurs, et donc de nectar et de pollen, pour se nourrir, des experiences sont testees dans plusieurs regions.
A defaut de retrouver un jour la biodiversite de nos campagnes, on peut donc s'attendre au cours des prochaines annees a voir de grandes etendues de fleurs destinees a sauver les abeilles domestiques. «Leur impact sur les abeilles et les insectes pollinisateurs en general reste a demontrer», note Bernard Vaissiere. «Mais ces actions pourraient etre une premiere voie pour inverser la vapeur et au moins ralentir, sinon stopper, leur declin.»

(1) Organisation des Nations unies pour l'alimentation et l'agriculture

http://www.lefigaro.fr/sciences/
Le Figaro, 15/05/06
Yves Miserey