Dans un premier temps, les rendements de la canne a sucre se sont effondres. On s’est moque de lui. Ses parents, qui etaient aussi ses patrons, lui demandaient : “Es-tu sur de savoir ce que tu fais ?” Aujourd’hui, la sucrerie Sao Francisco affiche des rendements plus eleves que jamais, parmi les meilleurs de tout l’Etat de Sao Paulo. D’autres producteurs de canne a sucre viennent trouver Balbo pour lui demander conseil. Profitant du manque de produits bio aux Etats-Unis, Grupo Balbo, son entreprise, fournit plusieurs grandes marques alimentaires americaines.

“C’a ete tres dur, au debut”, raconte Balbo, en nous faisant visiter ses champs de canne a bord d’un gros 4 x 4 qui roule a l’ethanol produit a partir de sucre bio. “J’ai beaucoup maigri, j’ai du prendre des somniferes… Mais, dans ma famille, on n’aime pas la facilite.” Si le passage au bio a ete difficile, la rentabilite a depasse les esperances de Balbo. Les cannes vert fonce peuvent atteindre 4,50 metres de haut, et les rendements ont gagne environ 20 % depuis que l’exploitation a entame sa conversion, en 1995. “Des gens me disaient : ‘Tu vas foutre en l’air l’entreprise familiale’”, se rappelle Balbo. Mais il a su convaincre ses associes et ses patrons d’aller jusqu’au bout du projet “Canne verte”, tout au long de la periode de transition 1995-1997. En 2000, les rendements de Sao Francisco avaient depasse les meilleures recoltes jamais realises par des methodes classiques.

Les sceptiques avaient sous-estime la capacite de la famille a prendre des risques. Le gout de l’innovation est pourtant une tradition, chez les Balbo. Ils ont contribue a la mise au point d’une nouvelle moissonneuse qui epand les feuilles et autres dechets de canne, protegeant le sol et empechant la proliferation des mauvaises herbes. Les residus de la distillation du sucre en ethanol fournissent un excellent engrais. Sao Francisco lutte de diverses facons contre les insectes nuisibles, notamment en elevant des dizaines de milliers de petites guepes, qui s’attaquent a une espece de chenille susceptible de detruire la canne a sucre. Les œufs eclosent dans un batiment special de la plantation, les larves sont nourries jusqu’a maturation de l’insecte, puis lachees dans les champs.

Apprecies pour leur role benefique, les vers de terre sont ici proteges, notamment par l’utilisation d’instruments aratoires qui ne compactent pas le sol. En outre, Sao Francisco a reboise une partie de ses terres, ce qui a eu pour effet de ramener une faune et une flore qui avaient disparu de la region depuis des decennies. Ce qui contribue a combattre l’erosion.

Chine et Bresil mieux preparés a l’agriculture bio

Les sceptiques avaient egalement sous-estime le developpement du marche bio. Car, aujourd’hui, pres de la moitie du sucre biologique consomme aux Etats-Unis provient de la sucrerie Sao Francisco. Les produits bio de Balbo viennent rejoindre dans les magasins americains d’autres denrees bresiliennes, ainsi que des framboises chiliennes, des brocolis mexicains et des myrtilles quebecoises. En effet, les ventes d’aliments biologiques, boissons y compris, ont progresse en moyenne de 20 % par an aux Etats-Unis, pour atteindre 14,5 milliards de dollars en 2005. Et, meme si le nombre d’exploitants agricoles americains convertis au bio est en hausse, ceux-ci ne parviennent pas a satisfaire la demande des consommateurs americains. Resultat, l’industrie alimentaire se tourne vers l’etranger, au grand dam de certains partisans du bio, pour qui l’aspect “local” de la production est aussi important que le processus de fabrication [notamment parce que le transport consomme des hydrocarbures et produit du CO2]. Mais les producteurs disent n’avoir pas le choix.
“Les importations ne concurrencent pas ce que nous produisons ici”
, explique Katherine DiMatteo, de l’Organic Trade Association de Greenfield [une association de professionnels du bio du Massachusetts].
“Si les producteurs alimentaires font appel a l’etranger, c’est parce que les agriculteurs americains ne fournissent pas assez. Davantage d’entre eux doivent se convertir au bio.”
En fevrier 2005, un rapport du ministere de l’Agriculture americain estimait que les importations de produits bio depassaient les exportations dans un rapport de 8 pour 1. Les importations de produits bio vers les Etats-Unis se situent dans une fourchette de 1 milliard a 1,5 milliard de dollars par an. Selon Lynn Clarkson, president de la societe de semences bio Clarkson Grain, dans l’Illinois, les agriculteurs de certains pays sont davantage prets que les Etats-Unis a repondre a la demande en produits bio. Il cite notamment la Chine, le Bresil et l’Argentine, mieux prepares a l’agriculture bio, entre autres du fait que leurs terres ont ete moins gavees d’engrais chimiques et de pesticides.
“Du coup, ils obtiennent immediatement la certification bio, ajoute-t-il. En revanche, aux Etats-Unis, la plupart des terres doivent passer par une transition de trois ans.”
Pour Balbo, cette transition ne s’est pas limitee a defricher une nouvelle parcelle et a y semer de la canne a sucre. Il a du aussi “sevrer” ses champs de produits chimiques et adapter ses methodes de production sucriere aux normes du secteur biologique. Il ne s’est pas arrete la. Il n’est plus seulement le directeur agricole de Sao Francisco, il est aussi le directeur commercial d’une nouvelle gamme de produits bio, baptisee Native. Outre du sucre conditionne, que l’on trouve de plus en plus souvent dans les cafes-restaurants bresiliens, la gamme Native comprend egalement du cafe, du chocolat en poudre, des jus de fruits et autres produits. Lancee en 2000, Native a commence a faire des benefices en 2005.

Courrier International n° 812, 24/05/0606
Colin McMahon et Andrew Martin, Los Angeles Times